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Journal de bord - Semaine 36-37 : "Maladie et Solitude" - Elliott Rannou

Dernière mise à jour : 9 juin


Notre premier contact avec Budapest nous rappelle combien une voie vélo au bord d’un canal est confortable et à quel point nous sommes proches de chez nous désormais . Cette ville est grande, majestueuse. Comme dit Senghor « C’est pas une ville à photo » car les lignes des gigantesques bâtiments n’ont pas la place de s’imprimer dans son humble appareil argentique.


On alterne entre faire les touristes de jour et les danseurs nocturnes. J’ai très peu dormi pendant notre séjour, au prix de découvertes d’endroits sortis tout droit de films de Baz Luhrmann et de rencontres d'humains formidables. Je souhaite remercier la confiance que nous a accordé Celia. Elle a hébergé quatre cyclistes puants et leur vélos dodus dans son appartement au troisième étage sans la moindre hésitation.




Nos vélos qui pendant les derniers mois étaient devenus des fardeaux. Les transporter dans des bus et dans des villes bondées était une punition. Désormais ils redeviennent nos outils, des canassons infatigables qui portent nos kilos de bagages. Une pensée pour les sacoches de Richard qui accueillent des nouvelles chemises de couleur à chaque nouvelle destination.


C’est fini les aventuriers perdus au Moyen-Orient. Ici, on redevient de simples cyclo-touristes européens. Et on ne l’a pas tous vécu pareil. Tout est facile. Nos forfaits fonctionnent de nouveau. On capte internet partout. On peut payer avec nos cartes bancaires. Les anglophones sont beaucoup plus nombreux et surtout il y a des pistes cyclables. Tout est balisé. C’est tout ce dont on rêvait il y a quelques semaines mais aujourd’hui la situation se révèle fade.



Alors bien sûr que j’ai trouvé des côtés plaisants mais le temps sur le vélo passe lentement. Le paysage est beau, mais la plupart du temps mon regard passe à travers. C’est dommage, on se sent un peu ingrat mais on a un peu perdu le goût de la découverte. D'autant plus que pendant les premiers jours je suis extrêmement fatigué. C’est bien entendu de ma faute, je n’aurais pas dû faire autant d'excès dans la capitale hongroise. Mon moral en prend un coup. Je trouve que certaines conversations du soir tournent en rond. Ces conversations sont pourtant essentielles pour accorder nos violons et partager nos ressentis. Mais des fois, à tort, je veux juste aller me coucher.


De plus, la maladie n’arrange rien. Je suis dans un état grippal depuis quelques jours, c’est ennuyant mais ça ne va pas plus loin. Ceux qui me connaissent bien savent que mes problèmes de santé ne s'arrêtent pas là. J'ai une Spondylarthrite ankylosante. C’est un nom qui fait peur mais rien de mortelle ne vous inquiétez pas. Elle touche certaines de mes articulations en provoquant des douleurs plus ou moins fortes et dans quelques cas réduit la mobilité de celles-ci. On m’a diagnostiqué cette maladie quand j’avais douze ans donc elle et moi on se connait bien. Elle m’a freiné dans la pratique du sport et a beaucoup perturbé mon sommeil ces dernières années. Elle était une source d’inquiétude pour ma famille et sans que je me l'avoue pour moi aussi avant de me lancer dans un tel voyage. Je parle difficilement d’elle et au début j’avais du mal à dire aux trois autres quand j’avais mal. Chanceux sont ceux qui m’ont aperçu me déplaçant comme un octogénaire. Ce comportement ne mène qu'à l'isolement, on est seul avec la maladie mais en parler permet de s’en libérer un peu.


Pourtant, je me suis lancé dans ce projet car il y a un peu de moi qui voulait prouver que c’était possible. Alors oui je prends des médicaments : du Diclofénac de Sodium 100 mg, 2 fois par jour (Si il y a des médecins dans la salle). Ça ne soigne rien mais ça me permet de vivre normalement. Bouger tous les jours aide aussi, mentalement et physiquement. Comparé à l’année dernière, c'est le jour et la nuit. Au bout de huit mois je suis arrivé à bout de tous ces kilomètres et j’en suis fier. Merci à tous ceux qui m’ont soutenu, je vous aime. Profitez de votre santé et allez faire des roulades dans des parcs.




C’est donc quatre jours monotones (vous l’aurez compris), une escale sauvage à Bratislava, et on arrive enfin à Vienne. La ville est propre, rien ne dépasse. Les infrastructures dédiées au vélo sont omniprésentes. La ville sent l’argent (càd pas grand chose d’après le dicton). Clara, une amie de Richard nous héberge lui et moi. Elle vit dans une résidence étudiante pas loin du centre. Sa chambre ne fait pas plus de neuf mètres carrés. L’espace commun est plus grand et possède des canapés. Il devient donc rapidement notre “chambre” et on se retrouve au cœur de la vie de l’étage. On sympathise avec plusieurs résidents et la cohabitation devient naturelle.



Vienne est une ville culturelle. On décide donc de visiter le musée Albertina avec Senghor et Emilien nous rejoint ensuite pour aller à l’Opéra. On est bien habillé, pour des voyageurs à vélo, c’est à dire très mal pour le public de la haute société viennoise. On fait l’erreur d’arriver une minute en retard, le groom en costard ne nous autorise pas à rentrer et on doit patienter jusqu’à l’entracte dans la salle des loosers ou le spectacle est diffusé sur un écran. L’occasion de visiter les lieux déserts. Lorsque finalement on accède à la scène, le spectacle est magnifique. Bien que je n’arrive pas à faire la différence entre Ricciardo et Arturo, je ne peux nier que leur voix sont sublimes.



Après tous ces événements bien que l’ambiance du groupe soit bonne, j’avais besoin de prendre un peu de temps seul. Le trajet de Vienne à Prague s’y prêtait parfaitement. Histoire de prendre l’air, retrouver mon autonomie, mon rythme. Je peux donc manger n’importe quoi et n’importe quand. C’est le feu! J’ai beaucoup roulé, on va vraiment plus vite seul. Je ne mets pas de réveil, faut pas abuser. Mes repas sont simples et rapides. Je me perds dans mes pensées et personne n’est là pour me ramener à la réalité. Le temps s’écoule très vite sur le vélo. Je croise toutes sortes de champs en Autriche: coquelicot, lavande, éolienne, etc… et je découvre les collines, les forêts de pins et les étangs de la République Tchèque. Je suis seul, donc plus silencieux et la faune se fait moins timide. Les biches et les cigognes bivouaquent avec moi le soir.






Je ne parle pas de la journée. Seulement pour demander de l’eau ou saluer d'autres voyageurs à vélo qui croisent ma route. Le soir j’écoute pour énième fois les musiques de mon mp3 incassable, j’écris un peu et je lis quelques romans sans prétentions. Des fois je me surprends à regarder une marre ou un arbre pendant plusieurs minutes comme si j’attendais qu’ils me surprennent. J’ai aimé être seul. J’aurais aimé aller plus loin et entrevoir les limites, en avoir marre de soi-même. Même de me rendre un peu fou. Malheureusement quatre jours sont trop peu. Une autre fois. Tout de même j’ai pu faire le point et souffler. J’ai envie de retrouver les autres zigotos et je me sens plus moi. J’avais la sensation qu’après autant de temps passé avec ce groupe, je me suis confondu avec celui-ci. Je ne voyais plus mes apports et ceux des autres. J’avais juste besoin d’un peu de recul.



J’arrive à Prague vendredi avant tout le monde. Emilien et Senghor qui ont fait la route à vélo arrivent le lendemain. Richard qui souffre encore de sa blessure au genou a décidé de prendre un bus. Je retrouve François, un ami de longue date pour le week-end. La ville, et le pays, sont à mon goût plus vivants que la froideur de l’Autriche. J'aime Prague, je pourrais y vivre. Malgré ça, notre programme ressemble aux autres capitales européennes. Jules Guandalini, un de mes compères de toujours arrive demain avec son vélo et nous accompagnera pour la fin du voyage. Un goût de nouveauté qui fait du bien. J’ai hâte.



C’est un article court et personnel mais ça me tenait à cœur de l’écrire, bien que ce soit un exercice un peu compliqué pour moi. Merci de votre lecture et à la semaine prochaine (ou celle d’après oups) !





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