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  • Senghor Manolis

Journal de bord - Semaine 38-39: "L'aventure s'arrête là pour moi" - Senghor



Le groupe de cyclistes s’élance au départ de Prague avec une énergie nouvelle.

Jules, un ami de longue date d’Elliott nous a rejoint la veille, et roulera avec nous jusqu’à Amsterdam.


Une nouvelle personne, des nouvelles choses à raconter, une manière différente de voir les choses… Un souffle nouveau qui fait du bien à tout le groupe.


Il a lu tous nos journaux de bord avec attention et passion, et il fait désormais partie de l’équipe.

A notre grande surprise, il est capable de se souvenir de certains moments ou anecdotes que nous évoquons parfois.

Il n’est pas perdu et nous saluons sa mémoire, des fois presque meilleure que la notre !


Le rythme est désormais différent sur le vélo.

Le soleil se lève très tôt et se couche très tard, à notre plus grand bonheur.




Fini ces moments où l’on devait mettre un réveil, s’extirper de son duvet dans la nuit et commencer le petit déjeuner avant le lever du soleil sous un froid glaçant.

Fini également les moments où l’on se retrouvait dans notre tente à dix sept heures, seul moyen de se réfugier du froid et de la nuit environnante, et où les premiers ronflements pouvaient se faire entendre aux alentours de dix neuf heures.

La distance journalière à parcourir est toujours la même, bien que nous ayons décidé de monter les moyennes quotidiennes théoriques, mais la plage horaire est bien plus étendue.

On laisse donc le soleil nous réveiller tranquillement, puis on prend notre petit-déjeuner sans se presser avant d’enfourner nos montures d’acier.

Les routes sont belles, goudronnées, très souvent réservées aux cyclistes. Quelques fois à partager, mais toujours peu pratiquées.

On s’arrête pour se rafraichir et se laver dans des rivières.

Entre dix neuf heures et vingt heures, on se met en quête d’un coin de forêt calme pour y passer la nuit.


Tout est parfait.

L’ambiance est excellente. Nous avons un nouvel ami qui voyage avec nous. Les repas sont délicieux car la lumière extérieure tardive nous permet de nous lancer dans la confection de mets un peu plus raffinés.


Le nom du projet prend enfin tout son sens.

Pekin et sans stress.

Bon, presque tout son sens.



Heureusement, nous nous sommes trompés dans nos planifications de route, ce qui fait que nous allons arriver plus vite que prévu à Berlin. Nous nous rendons vite compte qu’en conservant notre rythme habituel, nous pouvons arriver jusqu’à deux jours en avance dans la capitale allemande.


Pas question de changer nos plans et de retourner en auberge de jeunesse. Alors on ralentit.

Et étonnement on fait ça plutôt bien!

On abaisse les quatre vingt kilomètres journaliers prévus à quarante, et étonnement personne n’y oppose de résistance.


Quel bonheur enfin de s’octroyer de longues pauses en forêt, près d’un cours d’eau ou tout simplement au beau milieu de la route qui est une de nos spécialités.





Durant la première partie du voyage où nous descendions de Grenoble à Athènes, nous essayions d’aller au plus vite, afin de fuir l’hiver et les potentielles mauvaises conditions météorologiques, et nous avions en tête de trouver en bateau. Le plus tôt nous arrivions, le meilleur ce serait.

Puis ensuite en Iran et en Georgie pareil, nous avions des délais de visa, des contraintes de temps qui faisaient que nous avions toujours un « planning à respecter ». Le groupe de quatre aussi impose de se tenir à un rythme plus ou moins défini, sinon c’est rapidement la pagaille avec un tel qui souhaite rester trois jours de plus dans telle ville, un autre qui veut aller voir un autre endroit du pays…


Donc ce retour en Europe, où nous y voyons plus clair concernant nos échéances de temps est une bénédiction au slow travel et aux siestes prolongées.

Il n’y a également plus ce souci de « Peut-être qu’on ne reviendra pas à cet endroit de si tôt, il faut visiter cet endroit à tout prix », ni ce souci de « On ne peut pas se permettre de trop trainer, si on prend trois jours de retard à chaque destination que l’on fait, on ne va jamais rentrer ».

Puis finalement, après une petite semaine, le premier panneau « Berlin » apparaît au loin.

Après une semaine de vie dans la nature, nous voici dans la capitale allemande.


C’est incroyable d’arriver enfin dans cette ville dont on a tant entendu parler pendant ce voyage.


Les relations les plus fortes que j’ai noué pendant ce voyage ont été avec des allemands. Les cyclos-touristes rencontrés sur la route, quand ils n’étaient pas français étaient pour la plupart allemands.

Et même si peu d’allemands rencontrés viennent de Berlin, tout le monde en parle.

On a parlé de cette ville en Europe, en Turquie, en Iran, en Georgie et j’en passe.

C’était l’étape clef de notre voyage retour et on y arrive enfin.


On peut enfin mettre des images, des paysages, de l’architecture, une ambiance, des visages sur tant de récits.

On a prévu de rester deux fois plus de temps dans cette ville que dans nos autres destinations, soit une grosse semaine.


Le groupe a aussi la chance de rencontrer la mère d’Elliot (Richard), qui est venu passer une semaine à Berlin pour revoir son fils chéri.


Quelle surprise de pouvoir enfin mettre un visage sur une personne dont on a tant entendu parler pendant les huit derniers mois, au même titre que tous nos amis et nos familles respectives.

On se l’était imaginé (ou pas) et tout d’un coup ça y est on se retrouve face à face et les deux côtés sont surpris.


L’arrivée à Berlin est également un moment fort pour moi car elle marque la fin de mon voyage à vélo.

Les autres continueront la route jusqu’à Amsterdam avec Jules, puis iront en direction de Bruxelles tous les trois pour finir au festival de Dour, mais je ne serai plus à leurs côtés.


Après neuf mois de voyage à vélo avec ces trois amis, il est temps pour moi de passer à autre chose.


J’en ai assez en quelque sorte.


Sofia, Budapest, Vienne, Prague, et maintenant Berlin. Ces villes sont certes différentes, mais ont quand même beaucoup en commun.


Je ne sais pas si ma décision aurait été la même si nous avions décidé de continuer vers l’est par voie terrestre en compagnie de nos amis voyageurs rencontrés en Iran (ils ont pourtant bien essayés de nous motiver pour venir avec eux !) et qui attendent actuellement leur visa pour l’Inde depuis le Pakistan.


Je pense souvent à cela, comment serions nous à l’heure actuelle, quelle tournure aurait pris le voyage si après l’Iran nous avions arpenté les routes du Pakistan ? Si finalement à la place de Pékin ça avait été New Delhi que nous aurions atteint à l’aide de nos vélos.

New Delhi sans stress ?

Le rythme est globalement le même: on roule la semaine, et on découvre une nouvelle ville pour un week-end prolongé.

C’est super, mais après neuf mois de voyage, je n’en ressens plus le besoin. « Enchainer » les villes, bien qu’en prenant notre temps ne m’excite plus comme avant.

Les routes à vélo sont faciles, des pistes cyclables goudronnées qui suivent des fleuves pour garantir confort plaisir et sécurité aux cyclistes de tous niveaux.


Alors bien sur que c’est super ces moments là, auxquels on rêvait lorsqu’on s’endormait frigorifiés dans nos tentes en Thessalie mi décembre sous des températures en dessous de zéro degrés, mais je sens que le voyage ne m’apportera rien d’autre que du bon temps avec mes camarades.

Fini les découvertes de culture. L’avancée progressive vers l’Orient. Les pays toujours plus différents, lointains et étrangers.

Alors encore une fois c’est super mais je me suis dit qu’il était temps pour moi de passer à autre chose.


Revenir tranquillement à la maison, renouer avec toutes ces précieuses amitiés que j’ai mis en suspens au cours de ces neuf derniers mois, recommencer à construire des projets…

Envie de faire autre chose que de glandouiller sur mon vélo encore un mois finalement !


Je pense que c’est la construction de relations qui m’a le plus poussé à cette décision.

Lorsque l’on passe dans toutes ces villes, on rencontre toujours beaucoup de monde. C’est toujours très sympa, mais ça ne dure pas. Alors on s’y fait à ces relations éphémères qui durent une journée, une soirée, parfois plus mais à la longue on ne construit rien.


Je pars vivre à Barcelone en septembre, donc j’ai envie de prendre le temps de revoir tous ces gens auxquels je tiens tant et qui se reconnaitront probablement en lisant ces lignes. Envie de refaire des week end entre amis, des semaines à la plage, des diners avec ma famille, réaliser à quel point ma soeur de dix ans aura changé tout au long de cette année.

Ce retour anticipé me permettra de prendre plus le temps pour tout. Je dispose de deux mois pour faire tout ça au lieu d’un si je suis ce qui était théoriquement prévu, alors quand j’ai eu cette réflexion, j’en ai parlé aux autres qui ont compris et n’ont (presque) pas essayé de me retenir.


C’est marrant et excitant de me dire que ces neufs mois de voyage sont derrière mois désormais et qu’il va être temps de passer à autre chose, recommencer à vivre en tant que personne sédentaire en société développée.

Peut-être que ce ne sera pas facile, mais en tout cas l’idée m’excite.

Je suis content d’avoir eu cette expérience d’un an formidable, mais aussi content de pouvoir enfin passer à autre chose et rentrer à la maison.


C’était une année incroyable.


De la rigolade du matin au soir. La première blague de la journée à sept heures et demie au petit-déjeuner, la dernière dans le duvet à vingt deux heures trente passée. Quatre joyeux lurons jamais à court d’inspiration.


C’est ce que je retiendrais de cette année entre autres.

J’ai jamais autant rigolé de ma vie que cette année et pourtant tout le monde sait que c’est une de mes activités préférée. La nature, des rencontres bizarres, des contextes impensables… Tout seul, on aurait pu paniquer plus d’une fois. A quatre nous tournions tout simplement ces situations en dérision.

On n’est pas allé à Pekin et n’avons pas pris le transsibérien, mais qui sait si nous aurions eu une autre occasion de visiter la Turquie, l’Iran, l’Arménie et la Georgie ?


« Le slow travel, c’est profiter du luxe de prendre son temps. Que ce soit ici ou ailleurs, c’est s’offrir l’opportunité de s’imprégner des lieux où l’on se trouve et des gens qui y vivent. C’est prendre part à la vie sociale d’un endroit et prendre le temps de la découverte en privilégiant la qualité de l’expérience plutôt que la quantité d’activités que l’on y fera en un temps définit »

Donc qu’importe Pekin, Moscou, Teheran ou Bamako. Ce sont les rencontres faites et la route arpentée qui font du voyage ce qu’il est, pas l’aller-retour en avion, les trois nuits en hôtel et le parcours touristique classique dans une grosse capitale.

Lors de nos dernières soirées communes, on s’est amusés à se remémorer tous ces moments passés tous les quatre. Toutes les routes que nous avons arpentées. Toutes ces nuits en tente perdues dans des forêts, des collines, des plages, des champs…


Les premières semaines à sortir de France. Quand on croisait toutes ces personnes, qui nous voyant, intriguées, nous demandaient où on allait comme ça, si chargés.

« A pékin! »


Nos premières nuits en camping, quand nous n’osions pas encore franchir le cap de camping sauvage, en pleine nature.

La première frontière italienne franchie, et le sentiment que le voyage commençait enfin.

On se rappelle de l’Italie ensoleillée du mois d’octobre et de ses somptueuses focaccias dégustées en bord de mer. La Croatie et ses routes vallonées sillonnant entre mer et montagnes. L’Albanie, notre premier choc culturel. Cette différence immédiate visible et inratable, à la seconde même où la frontière était franchie.

La Grêce, avec son ratio impressionnant de jours de pluie malgré sa fidèle réputation de destination touristique. Les nuits à -10 degrés dans la tente. Les journées où on avait de la lumière pendant à peine six heures et où donc chaque heure de jour était précieuse et ne pouvait être gâchée.


Puis notre séparation, le temps pris par chacun pour renouer avec lui-même, retrouver sa part d’individualité dans ce groupe de quatre. Ces rencontres et ses moments personnels qu’on a pris tant plaisir à se raconter une fois retrouvés.


Et enfin l’Iran.

La destination finale, le summum du dépaysement et de l’inconnu. Un pays dont nous évoquons les souvenirs tous les jours avec le sourire, tellement différent de tout ce que l’on a pu voir dans notre vie.


Cet épisode géorgien, après l’Iran, de redécouverte de la nature, et de la couleur verte environnante, des animaux qui peuplent de vastes étendues d’herbes et ces fermiers qui vous taxent de l’eau et à manger dans les montées.

Et enfin le retour européen, le retour au connu.


J’ai tellement appris sur moi-même, sur mes trois camarades et sur le monde. J’ai l’impression d’avoir grandi bien plus que si j’étais resté tout ce temps là à la maison. La sensation d’avoir appris tellement plus que si j’avais fait un ou deux stages, comme ce qu’on nous recommande et oblige dans la plupart des écoles.


On a toute la vie pour travailler et pour avoir des vies rangées.

Pour se connaitre, explorer le monde et découvrir les autres, c’est moins sur. Et le plus tôt c’est le mieux.


Merci à celles et ceux qui nous ont aidé financièrement et ont participé à leur échelle à ce beau projet.

Merci à celles et ceux qui ont lu, avec ou sans assiduité tous ces journaux de bord, où on essayait de vous emmener avec nous du mieux que l’on pouvait.

Merci à celles et ceux qui commentent nos post, répondent ou réagissent à nos story et nous envoient du soutien dans les bons comme les mauvais moments.

Merci à toutes ces personnes rencontrées sur la route, qui par un simple sourire, un bonjour ou un remplissage de bouteilles d’eau contribuent à rendre notre journée encore plus belle.

Merci à ces trois amis qui ont été suffisamment fous pour ne pas se poser de questions et s’être engagé dans un projet pareil,


Plein d'amour,


Senghor






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