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  • Emilien Chevalier

Journal de Bord - Semaine 20 : "L'écologie ça m'emmerde" - Emilien (Available in english)

Dernière mise à jour : 27 juil.

*English version in comments*


Bonjour à toutes et à tous !


Merci d’être toujours aussi nombreux.se à nous suivre et à réagir à nos publications. Ça fait très chaud au cœur.


Comme vous le savez, on a décidé d’arrêter de rouler cet hiver et on est tous parti dans des directions différentes. Moi, je suis parti seul à côté de Çanakkale, à 600km d’Istanbul. Début février, j’ai dit au revoir à mes parents et j’ai rejoint une mission de WorkAway avec Gokay. Il est turc, a 34 ans et a décidé de construire sa maison dans la forêt. Un projet simple d’apparence, mais qui m’a fait me rendre compte de beaucoup de choses. Et surtout, de faire un point sur l’écologie.


Contexte


C’est un sujet qui nous tient très à cœur et c’est une des motivations principales de notre voyage. Mais, c’est un sujet sensible. Donc en préparant le voyage on s’est dit que l’on souhaitait donner une image positive, ne faire culpabiliser personne et surtout montrer l’exemple plutôt que donner des leçons.


Je ne vous apprends sûrement rien mais on est, en tant qu’espèce, arrivé à un moment critique de notre existence. Pour le dire plus clairement : on va droit dans le mur. C’est regrettable, triste, déprimant, tous les termes sont possibles. Mais c’est comme ça.


Mais malgré ça, chez Pékin Sans Stress, on préfère rester optimiste, regarder loin et proposer des solutions. Le vélo en est une. Mais c'est loin d'être la seule !


La sobriété à la façon Gokay


Si j’estime qu’il est nécessaire de parler d’écologie aujourd’hui, c’est parce que j’ai découvert quelque chose chez Gokay : la sobriété. C’est une notion dont j’ai beaucoup entendu parler mais sans l’avoir jamais vécu.



Pour être clair, la maison de Gokay est en bois, fait 35m2 au sol environ. Il n’y a pas de liaison au réseau d’électricité, d’eau ni même téléphone. Il n’y a pas non plus d’isolation, de salle de bain et de toilettes. Concrètement, il n’y a pas grand-chose : 3 panneaux solaires pour l’électricité, une petite rivière pour l’eau et on monte sur la colline à côté si on veut passer un coup de téléphone.



Pour ne rien arranger, une vague de froid est arrivé le lendemain de mon arrivée. Plus de 10cm de neige ont recouvert son terrain et nous ont obligé à rester enfermés pendant quelques jours. La nuit, un vent froid venait frapper la maison et s'insérait dans le conduit du poil à bois. Les fumées se retrouvaient donc renvoyées vers l'intérieur de la maison... Pour ne pas mourir d'asphyxie, la seule solution était de dormir la fenêtre ouverte. Résultat : il faisait jusqu'à -5°C la nuit ! Avant de se coucher, nous faisions donc chauffer de grosses pierres que l'on mettait dans nos draps. Je dormais au plus près du poil, avec un bonnet et jusqu'à cinq couches de vêtements.



Cela peut sembler hostile et pourtant, je n'ai rarement été aussi heureux de ma vie. Je n’exagère à peine. Durant 10 jours, j’ai redécouvert le calme, l’ennui, le froid et surtout, le bon sens.


En effet, Gokay n’est pas ingénieur, mais il est ingénieux. Grande différence ! Il construit sa maison, fait pousser ses légumes, fait son pain, et ses habits. Tout ça tout seul ! Il joue aussi de la musique (la sitare, un instrument indien) et a énormément de connaissances en langue et en géographie. Ce n’est pas vraiment un « hippie fainéant » (sa propre expression), comme son look le fait croire.



Il a quitté l’école à 16 ans et depuis, il fait tout en autodidacte. Il a d’abord aidé dans le magasin de ses parents, puis est devenu technicien du son dans plusieurs films et séries. Et puis, en 2015, il a commencé à voyager. D’abord dans les pays frontaliers (Bulgarie, Azerbaïdjan et Iran) puis en Inde, où il est tombé amoureux du pays. Il y est depuis retourné 6 fois, toujours pour des séjours de plusieurs mois. Pour des questions de visa, il a dû faire quelques allers-retours dans les pays frontaliers : Népal, Bangladesh et Bhoutan.


Toutes ces aventures l’ont mené jusqu’en avril 2021, lorsqu’il a décidé d’acheter un terrain au milieu de nul part.

Depuis, il travaille tous les jours pour rendre cet endroit agréable et vivant. Il veut à terme, rendre cet endroit ouvert au public (et surtout aux voyageurs) pour que tout le monde puisse y vivre. Selon lui, le terrain est à tout le monde, seule la maison lui appartient.

Évidemment, il tient à ce que tout ce qui vit ici soit 100% naturel.


Une bien belle vision donc, surtout après les 2 semaines passées dans la folie d’Istanbul.


Et donc, pourquoi je me suis retrouvé ici ? Au début, c’était juste un moyen de passer quelque temps dans la campagne turque, pour découvrir une autre facette du pays et de ses habitants. Je voulais me rendre utile mais voyant plus ça comme un prétexte au voyage plus qu’une vraie motivation.


Si je dis « au début », c’est parce que je ne vois plus les choses de la même façon désormais. J’ai découvert une partie au fond de moi : j’adore le jardinage ! Ça sonne absolument ridicule mais c’est absolument ce qu’il s’est passé. Et pourtant, je suis « écolo » depuis un bon moment mais je ne me suis jamais senti aussi proche de mes convictions et de la Terre.


Ok, je suis d’accord, ça ressemble quand même à un récit cliché d’un citadin bobo. C’est vrai. Mais j’estime que c’est important de le dire, parce que je ne suis certainement pas le seul dans ce cas-là.


Un ingénieur parmi tant d'autres...


Pour mieux comprendre la situation, je vais remettre dans le contexte : je suis né dans une zone pavillonnaire d’une ville de taille moyenne. Mes parents sont cadres et employés et leurs parents travaillaient à la ferme. J’ai fait des études scientifiques parce que je n’étais pas trop mauvais à l’école et je me suis retrouvé en prépa pour les mêmes raisons. 2 ans plus tard, je me retrouve en école d’ingénieur. Donc finalement, je suis un mec tout à fait standard aux vues de ma génération : je suis en train de monter dans l’ascenseur social dans lequel on m'a mis à ma naissance. Je fais la fierté de tout le monde parce que j’ai quitté la campagne pour devenir cadre en ville.


Mais le problème, c’est que ça ne me rend pas particulièrement heureux.


J’étais perdu au moment de choisir une orientation après le BAC, j’ai eu de la chance en choisissant mon école et je me suis retrouvé à étudier la stabilité des réacteurs nucléaires au fond de ma chambre pendant le confinement. Et là, je me suis vraiment demandé comment j’en étais arrivé là. Non pas parce que je ne croyais plus en l'énergie nucléaire (parce qu'on ne peut pas se passer d'une source d'énergie pilotable avec un faible taux d'émission), mais plutôt parce que j'avais l'impression de défendre un idéal que je n'atteindrais jamais : celui de la sobriété.


Il y a 6 ans environ, j’ai découvert que la planète ne se portait pas si bien. Et depuis, j’en apprend un peu plus tous les jours. Mais à ce sujet, il est difficile d’en sortir indemne. Donc soit on se bat, soit on déprime. J’ai donc essayé de ne pas trop déprimer et j’ai commencé à m’engager pour faire changer les choses. D’abord en réduisant ma consommation de viande et en faisant du vélo, puis en disant aux autres qu’il serait bien qu’ils fassent pareil. Ça m’a aussi mené à construire des éoliennes avec 3 bouts de bois et un tambour de frein, à animer des fresques du climat, à créer une fédération et même à organiser un festival autour de l’écologie (avec d’autres magnifiques personnes, évidemment).


En gros, je faisais de mon mieux. Mais ça ne suffisait pas et surtout, ça emmerde les gens. C’est normal, ça m’emmerde aussi. J’aurais vraiment adoré prendre un avion pour passer un an de vacances en Thaïlande, mais c’est plus possible. Plus maintenant que je suis au courant.


Au moment où j’hésitais à arrêter l’école, on a créé Pékin Sans Stress. Or sans école, il n’y avait pas Pékin Sans Stress… Donc je n’ai pas arrêté l’école.


Donc voilà le contexte. Revenons-en au cœur du sujet : le jardinage !


Je m’efforçais de défendre un mode de vie que je n’avais jamais vécu. Jamais par choix du moins. Pour moi, le retour à la campagne était presque uniquement synonyme de repas de famille, pas de jardinage.


Mais cette semaine, j’ai pris un plaisir incroyable à planter des graines donc je ne connais pas bien le nom turc. Qu’importe, elles vont pousser ! Des légumes, des fleurs et même des arbres, tout ça « grâce » à moi. J’ai déplacé des gros cailloux et retourné des kilos de terre pour leur préparer un joli petit lit (alors que je dormais par terre !). Je ne verrai très certainement jamais ces plantes pousser, mais je sais que Gokay en prendra soin. Qu’il en fera des supers plats pour les volontaires qui viendront à leur tour l’aider dans son projet.



Ce n’est rien vu comme ça, mais c’est déjà tellement plus que les centaines d’heures que j’ai passé à résoudre des équations. Ici, le résultat est visible instantanément et durablement. Alors je suis désolé les matheux, mais je préfère les carottes au binôme de Newton je crois. Chacun son truc.


Chacun son truc d’accord, mais j’ai quand même plus de connaissance en énergie nucléaire qu’en carotte (pour l’instant !). Ce serait dommage de gâcher ce savoir, non ? Jusqu’à récemment, j’aurais dit le contraire. J’étais à deux doigts de prévenir mes proches, ma famille et mon école que je restais là, avec Gokay. A la manière d’Into The Wild, j’étais prêt à tout plaquer pour faire durer ce plaisir. Jusqu’à quand ? Aucune idée. Je me sentais à ma place donc je ne vois pas pourquoi je m'en irais.


Mais un ingénieur quand même.


J’ai pris un peu de recul et j'ai changé d’avis.


Non pas parce que je ne suis plus content de planter des carottes, mais parce que ce n’est pas ma place.


Je reprends donc le voyage et vais essayer d’obtenir ce satané diplôme. Pour aller au bout des choses et surtout, pour ne pas « gâcher » le temps, l’argent et l’espoir qu’on a investi dans ma formation. Il est évident que les équations servent à quelque chose et j’ai la chance de le savoir, voire même d’en résoudre. Il serait égoïste de ma part de s'isoler après avoir reçu tant d'enseignement. C'est une chance que j'ai eu, contrairement à Gokay. Je vais donc faire de mon mieux pour que ces connaissances soient utilisées à bon escient. Pour qu'elles influencent le plus possible les personnes qui n'ont pas la chance de connaitre le fonctionnement d'une centrale nucléaire. Et il y en a beaucoup...


Je pense que cette expérience montre également un des dangers du voyage: celui d'oublier "sa vie d'avant". C'est mélanger les échelles de temps et croire que 10 jours au milieu de la forêt peuvent compenser les quinze ans passés à l'école. Mais cette année doit être une parenthèse pour nous faire ouvrir les yeux. Mais des fois, il faut savoir les fermer. Les parenthèses, pas les yeux !


J’ai aussi changé d’avis parce que tout ne s’est pas bien terminé. Gokay a eu des problèmes avec son van et avait besoin d’argent pour le réparer. Mais de l’argent, il n’en a pas beaucoup. Frustré, il avait besoin de temps et d’espace pour respirer et m’a donc demandé de partir. Je ne lui en veux absolument pas et on a gardé une bonne relation. J’espère un jour lui rendre de nouveau visite.


Concluons ?


J’ai changé d’avis concernant mon parcours, mais je n’ai pas changé d’avis concernant les carottes !


Et si je parle de carotte, c’est pour faire sourire. Parce qu’en réalité, le problème est beaucoup plus complexe : je suis, à l’image de beaucoup de gens de ma génération, complètement déconnecté de la nature qui m’entoure. Je suis arrivé chez Gokay en ne connaissant rien des bonnes conditions de pousse, des périodes de semence et des moyens de conservation des légumes. Et pourtant, je connais (à peu près) le fonctionnement d’une centrale nucléaire et m’intéresse à la théorie des cordes. C’est comme si j’avais manqué une étape finalement. Et j’ai bien peur de ne pas être le seul...


Echangeons !


Je pense que l'enjeu est immense mais que nous n'en parlons toujours pas assez. Pour prolonger cette réflexion, je vous incite à lire « Le Bug Humain », un livre de Sébastien Bohler. Il démontre en quoi « notre cerveau nous amène à détruire la planète et comment l’en empêcher ». Il permet un peu mieux de comprendre ce que j’essaye de dire. Je l'ai lu durant mon séjour chez Gokay. J’espère qu’il fera autant écho chez vous que chez moi.


D’ailleurs, il y a surement de nombreuses références qui pourraient vous intéresser concernant l’écologie :


- Faire son bilan carbone : https://nosgestesclimat.fr/


C'est une étape primordiale pour savoir comment agir efficacement. Cela prend 10min et devrait changer vos 10 prochaines années (j'espère!)

Il y a de nombreux autres sites tout aussi bien que celui-ci.


- Calculer son empreinte écologique : https://www.footprintcalculator.org/home/fr


C'est une autre manière de voir les choses mais les conclusions devraient être les mêmes !


Pour bien comprendre comment réduire son impact, je vous conseille cet article : https://jancovici.com/changement-climatique/agir-individuellement/effectuer-sa-ba-pour-agir-contre-le-changement-climatique-quelques-ordres-de-grandeur/

Vous pouvez d'ailleurs allègrement vous perdre sur ce site.


- Mieux comprendre le problème du changement climatique : https://fresqueduclimat.org/


C'est un atelier d'intelligence collective qui permet de cerner les liens de cause à effet du changement climatique. Des ateliers en ligne et à distance sont possibles. Cela prend 3 heures environ.


- Pousser la réflexion : https://bonpote.com/; https://theshiftproject.org/ ; https://www.carbone4.com/ ; https://bilans-ges.ademe.fr/ ; https://negawatt.org/index.php


Ce sont des articles de journalistes/groupes de réflexion axés sur la question climatique. Ils ne demandent pas de connaissance particulière, mais un peu de temps !


- Lire des livres : « Vers la sobriété heureuse » de Pierre Rabi ; « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité » d’Aurélien Barrau ; « Le Bug Humain », de Sébastien Bohler ; « L’âge des low tech » de Philippe Bihouix ou «Le bâtisseur de ruines – de Lula à Bolsonaro » d'Eliane Brum (aux éditions Anacaona !)


- Regarder des documentaires : https://www.imagotv.fr/


C'est une plateforme gratuite de streaming pour la transition.


- Écouter des podcasts : https://www.thinkerview.com/ ; https://www.sismique.fr/ ; https://greenletterclub.fr/


Il en existe des milliers mais je recommande Sismique !



L’idée n’étant pas de faire un cours, mais de partager nos connaissances !

Je vous invite à partager les vôtres en commentaire.


J’espère que mon témoignage vous aura touché et que vous allez bientôt «planter vos carottes » !


Emilien


PS : tout le monde va bien ! Senghor a fini un trip de 3 semaines autour de la Turquie et travaille dans une mission de volontariat près de Fethiye. J’ai retrouvé les Elliot.t à Izmir pour quelques jours. Elliot est reparti seul et je voyage avec Elliott. Nous devrons nous retrouver d’ici 2 semaines pour une nouvelle destination… on vous dit ça bientôt ! 🤓


PPS : désolé pour ce titre polémique, c’est un bon moyen pour qu’on me lise...



Voilà quelques images supplémentaires de chez Gokay :

Pour accéder à sa maison : 30 min de moto dont 15 dans des sentiers enneigés


Le salon - salle à manger qui devient ma chambre le soir (on peut voir l'importante isolation...)


La cuisine.


Un repas normal : le village étant loin et les routes enneigées, il a fallut se rationner (son jardin ne produisait rien pour le moment)


Les sessions semis.


Le froid empêchait parfois nos ordinateurs de démarrer... il a fallut trouver une solution !


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